La Tribune de Genève
Publié le 26 octobre 2009
Le
Quai 9 s'agrandit sous l'aile de Christophe Mani
Derrière
la gare, le local de consommation de drogues est en plein agrandissement. Les
travaux devraient être terminés pour la fin octobre. Pour veiller à ce tournant
dans l'existence du Quai 9, Christophe Mani est aux commandes. Directeur de
Première Ligne, l'association qui chapeaute les lieux, il est l'un des
fondateurs et l'actuel responsable de cet espace d'accueil destiné aux
toxicomanes, où près de 100 injections se pratiquent chaque jour.
Christophe
Mani a toujours œuvré dans le social, même s'il n'est «pas tombé dedans étant
petit». C'est un stage avec des enfants souffrant de troubles du comportement
qui, après le collège, le pousse à devenir éducateur spécialisé. Il passe alors
neuf ans auprès de personnes aux prises avec des problèmes psychiatriques
conséquents. «Cela a toujours été mon cheval de bataille, de faire en sorte que
des personnes différentes s'intègrent dans la communauté, explique-t-il. J'ai
toujours voulu remettre en question ces images de la folie, de la toxicomanie
ou même du sida, en proposant une autre vision, moins caricaturale, de ces
problèmes-là.»
Au
début des années 90, les grands projets commencent: le Groupe sida Genève charge
Christophe Mani de mettre en place le Bips, le Bus itinérant prévention sida,
ainsi que le bus Boulevard, un autre véhicule accueillant cette fois-ci
prostituées et consommateurs de drogue. Puis en 2001, le travailleur social
participe à la création du local d'injection, le Quai 9. «A l'époque, on nous a
parfois associés à des criminels aidant les toxicomanes à se droguer. Mais
assez rapidement, la population a fait preuve de compréhension. On l'a vu
encore récemment avec les 74% de oui à la loi sur les stupéfiants.» Après dix
ans de travail de terrain, Christophe Mani gère lui-même l'association. Sans
pour autant être coupé de la réalité: «Je passe tous les jours au Quai 9, je
connais quelques usagers, je discute avec eux. A vrai dire, je n'imaginais pas
rester aussi longtemps.»
En
effet, évoluer dans le monde de la toxicomanie n'est pas toujours aisé, même
après des années de terrain. La déception, le côté usant existent.
La
violence s'invite parfois. «Il faut accepter de ne pas être tout-puissant, explique
Christophe Mani. On ne fait que travailler avec ces personnes dépendantes et
parfois pour elles. On ne peut pas faire les choses à leur place.»
Pour
Christophe Mani, ce qui contrebalance cette dureté, ce sont les contacts. «Les
personnes toxicomanes possèdent une forte sensibilité, parfois exacerbée. Elles
ont souvent un regard très fin et pas du tout à côté de la plaque. Sur la vie
ou sur la société.» La capacité des dépendants à se ressaisir est également
source de motivation: «Malgré de difficiles conditions de vie, ils ont une
aptitude à rester en vie qui est frappante. Alors qu'on se demande comment
certains vont passer la semaine, on les voit rebondir parce qu'ils sont aidés
ou qu'un événement se produit dans leur quotidien. C'est assez fabuleux.»
C'est
aussi le défi que représente son association de réduction des risques liés à la
consommation de stupéfiants qui passionne Christophe Mani.
D'où,
notamment, son long séjour au sein de celle-ci. «La drogue est un domaine où il
n'existe pas de solution toute faite. C'est un combat permanent, poursuit-il.
Certaines personnes ne veulent toujours pas croire qu'il porte ses fruits, ce
qui m'épuise parfois. Actuellement, j'aime cette possibilité d'envisager des
projets – par exemple de l'agrandissement du Quai 9 – tout en restant en
contact avec la réalité, en gérant une équipe.»
A
50 ans, Christophe Mani n'exclut pas l'idée de se tourner vers de nouveaux
horizons professionnels. «Mais pour l'heure, l'association est vivante, on nous
fait confiance. C'est une grande motivation.»