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LeDevoir.com, 20 avril 2011

Sites d'injection supervisée – Question d'éthique

Avis à tous ces incrédules juchés aux balcons politiques et qui lèvent encore le nez sur les sites d’injection supervisée: une percutante étude tout juste publiée par The Lancet tisse un lien solide entre la pertinence de ces lieux controversés et 35 % de vies sauvées de plus. Que faut-il de plus ?

Les preuves scientifiques s’accumulent pour défendre la nécessité des sites d’injection supervisée (SIS) que certains gouvernements — celui de Stephen Harper en tête — continuent de dédaigner. Cette méfiance, bien enveloppée dans des considérations morales, soulèvera bientôt des questions d’ordre éthique; lorsque l’inaction entraîne des décès, il y a tout lieu en effet d’éprouver un profond malaise. Les autorités, tant fédérale que provinciales, ont pourtant tout en main pour cautionner et étendre la portée des SIS.

La percutante analyse de The Lancet démontre on ne peut plus clairement qu’à Vancouver, le SIS InSite a permis de réduire la mortalité par surdose de l’ordre de 35 %. Pour arriver à ces conclusions, les auteurs ont analysé les rapports des coroners et comparé les taux de mortalité avant et après l’ouverture du site. Les données sont troublantes: dans un rayon de 500 mètres autour du lieu supervisé, où les toxicomanes s’injectent sous assistance médicale, avec seringues stériles et soutien psychosocial, le taux de décès par surdose a chuté de plus du tiers, alors qu’ailleurs dans la ville, il n’a diminué que de 9 %.

InSite demeure pourtant au cœur d’une bataille juridique qui doit connaître son dénouement en mai prochain, devant la Cour suprême. Aux prises avec ses obsessions sécuritaires, le gouvernement Harper en est réduit à confondre sécurité publique et santé publique. Il souhaite carrément la fermeture d’un organisme qui permet pourtant de sauver des vies. Là où des toxicomanes meurent, les préoccupations de santé devraient prendre le pas sur le reste. La peur et les préjugés sont très mauvais conseillers.

Les données scientifiques, elles, constituent des guides bien plus solides.

Le Québec succomberait-il lui aussi à cette vigilance commandée par la morale ? Le ministre de la Santé Yves Bolduc a toujours reporté son jugement sur la pertinence de SIS tels Cactus, à Montréal, et Point de repères, à Québec. Il attendait l’opinion de la Direction de la santé publique avant d’autoriser ou non l’existence de ces sites; mais le feu vert évident donné par l’organisme n’a pas suffi. Il dit désormais attendre l’issue de la bataille en Cour suprême pour se prononcer. C’est un repli inutile.

Et les responsables des deux sites québécois n’ont que faire des tergiversations qui entraînent des délais inacceptables ! Ils ouvriront leur site cet été, coûte que coûte. On peut comprendre cette exaspération, qui n’a rien d’un mouvement d’impatience exagéré. Sur la première ligne, les intervenants ne s’attardent pas aux perceptions citoyennes ou politiques qui associent les usagers de drogues à des criminels, sans voir en eux des âmes en détresse ayant grand et urgent besoin de soins. Ces sites sont essentiels. Plus il dure, plus l’immobilisme politique égratigne sérieusement l’éthique publique.

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