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lefigaro.fr, 05 septembre 2012

Salles de shoot : la bronca policière

Les forces de l'ordre craignent que les centres d'injection de drogue servent de terreau à la délinquance. 
 
Haro sur les « shooting rooms ». Depuis que la ministre de la Santé, Marisol Touraine, s'est déclarée prête à tester «assez rapidement» les salles d'injection de drogue sous contrôle médical, les policiers affichent au mieux une certaine circonspection. Au pire, une vraie colère. Alors que, selon nos informations, quelques villes comme Paris, Marseille, Toulouse ou Saint-Denis étudieraient la possibilité d'un tel dispositif, les critiques se multiplient tant sur son efficacité que sur les risques possibles de troubles à l'ordre public. « Ces lieux, qui sont peut-être bons d'un point de vue sanitaire et pour les drogués eux-mêmes, entraîneront inéluctablement une situation apocalyptique dans les quartiers, prophétise Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat Synergie Officiers. L'afflux programmé de toxicomanes provoquera au bout de quelques semaines le cauchemar des riverains. Ils seront en proie à des comportements asociaux de toute une faune que l'on connaît, hélas, trop bien et qui n'hésite pas à se livrer à des vols, des agressions ou à se prostituer pour se fournir leur produit. » Or, dans la plupart des cas, les esclaves de la « came » emploient le plus clair de leur temps à cavaler après leurs doses quotidiennes. « Et que feront ces gens à la nuit tombée si ces centres n'ouvrent pas 24 heures sur 24 ? », grince un chef de brigade anticriminalité pour qui « les shooting rooms serviront aussi de “sniff house” ou encore de “smoke galerie” pour les drogués de tous acabits ».
 
Brandissant le spectre d'un « nouveau Stalingrad » en référence à ce quartier du XIXe arrondissement parisien longtemps enkysté par les consommateurs de crack et d'« héro », les flics de terrain craignent en outre que la concentration de consommateurs endurcis sur un même site aimante les bandes criminelles et leurs dealers qui cherchent à limiter le temps de transport entre la marchandise et la clientèle. Un tel phénomène a été observé à Genève, où les mafias tchétchène et géorgienne prospéreraient désormais autour de ces « salles de consommation à moindre risque ».
 
D'un point de vue opérationnel, les policiers assurent qu'ils n'en tireront aucun avantage pour lutter contre les réseaux. « D'abord parce qu'il nous sera demandé de croiser au large pour ne pas insécuriser l'usager, ensuite parce que nous connaissons déjà parfaitement les lieux de deals sans qu'il soit nécessaire d'en créer d'autres », précise un commandant qui écume les quartiers sensibles de Seine-Saint-Denis depuis vingt ans. « Au nom d'une certaine bien-pensance, les pouvoirs publics pourraient débloquer entre 300 000 et un million d'euros pour sécuriser la consommation de produits prohibés alors que nos effectifs manquent cruellement de crédits pour traquer les filières, grince un haut fonctionnaire sous couvert d'anonymat. Bien loin de vouloir sevrer les narcos-dépendants dans l'espoir de faire chuter la demande, ce type de dispositif ne fera que légaliser des comportements à risques et lever des tabous. »
 
L'initiative surprend d'autant plus les policiers qu'ils semblent reléguer - sans le nier - le problème de l'héroïne, dont la consommation semble s'être stabilisée, voire en baisse, loin derrière celui du cannabis ou de la cocaïne. À l'instar de nombre de ses collègues, Jean-Claude Delage, patron du syndicat Alliance (majoritaire chez les gardiens de la paix) considère qu'il est « contradictoire d'admettre officiellement que les gens se shootent dans les meilleures conditions possibles en France au moment même où le ministre de l'Intérieur multiplie les messages de fermeté pour démanteler les réseaux internationaux. » « Il s'agit de bien distinguer la lutte contre les trafics, qui doit rester intraitable, de la problématique de santé publique et de prévention », considère-t-on Place Beauvau, où l'on se dit « attentif » au projet du ministère de la Santé. « Dans certaines zones, les personnes s'administrent de la drogue en pleine rue avec les désordres et les risques sanitaires que cela peut induire, rappelle un conseiller. Il faut envisager les choses avec pragmatisme et sans esprit partisan. Nombre d'élus de droite comme de gauche, comme l'ancienne ministre de la Santé Roselyne Bachelot, sont d'ailleurs favorables à cette expérimentation. »

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