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lagazettedescommunes.com, 17 décembre 2012

Salles de consommation : les conseils de nos voisins européens

Le Forum européen pour la sécurité urbaine s'est positionné clairement pour l'expérimentation des salles de consommation à moindre risque, lors de sa conférence sur le futur de la prévention les 12,13 et 14 décembre 2012. L'occasion également, pour certains responsables européens, de mettre en garde contre quelques pièges à éviter lors de la mise en place de ces établissements de santé et de sécurité publique.

« Exiger une société sans drogue est illusoire. Il nous faut en prendre acte et faire en sorte d'en limiter les effets nocifs pour les personnes, les familles et leur environnement. » Bernard Rivaillé est adjoint au maire de la ville de Lormont, petite commune de la région de Bordeaux. A ses yeux, « les politiques essentiellement répressives envers les consommateurs se sont révélées clairement inadaptées. »
Il présidait la table ronde sur les addictions, à la conférence du forum européen sur la sécurité urbaine consacrée au futur de la prévention. Une table ronde où le consensus est fort : la « guerre à la drogue » est un échec ; il faut sortir de l'idéologie, de la morale ; devenir pragmatique.

Les salles de consommation à moindre risque (SCMR) pour les usagers de drogue vont clairement dans ce sens. Les élus convaincus attendent aujourd'hui le feu vert du premier ministre, après les annonces d'expérimentation prochaines de la ministre de la Santé, Marisol Touraine et alors que la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) termine son travail de recommandations.

Consensus - « Attention », met en garde Xavier Majo I Roca, responsable de la santé publique, programme toxicomanie, de la région de Catalogne en Espagne où ces salles existent depuis 2004, « parmi les professionnels du champ de la toxicomanie, il existe un consensus pour dire que la politique actuelle de lutte contre la drogue ne marche plus. Or, ce point de vue n'est pas partagé par les citoyens. Beaucoup pensent encore qu'une société sans drogue est possible. Face à cela, il faut un consensus politique fort car le sujet peut rapidement être utilisé à des fins politiques. A Barcelone, il a fallu ce consensus pour installer les salles de consommation ».

En France, plusieurs villes sont parvenues à cet accord politique. Trois d'entre elles sont candidates potentielles à l'expérimentation : Paris, Marseille et Bordeaux. Mais ce consensus n'a pas été simple.
Le moteur a été lancé par l'association “Elus locaux santé publique et territoire” qui, dès 2010, a réuni une vingtaine d'élus de neuf villes concernées par les usages problématiques de drogue pour participer à un séminaire de formation sur les salles de consommation à moindre risque : consultations d'experts, visites de salles à l'étranger, rencontres avec des acteurs associatifs. Le but : permettre aux élus d'avoir toutes les connaissances en mains pour se forger un avis sur la question. Ce séminaire a fait date.

Ordre public - Aujourd'hui, au delà des partis politiques, des élus, de droite comme de gauche, s'engagent pour l'expérimentation de ces salles. Ils se positionnent car ces salles peuvent, à leurs yeux, résoudre plusieurs de leurs problématiques. « L'objectif est double, selon Bernard Rivaillé : la salle de consommation est un dispositif de santé publique et a un objectif de tranquillité publique ».

Le succès du projet dépend de la compréhension de ces visées par tout ceux qui côtoient les usagers de drogue au quotidien, riverains et police compris. Objectif de santé publique car aujourd'hui, le taux de prévalence de l'hépatite C parmi les usagers de drogue par voie intraveineuse est estimée à 60 %.
Par ailleurs, les mauvaises conditions d'hygiène, dans lesquelles les usagers les plus marginalisés consomment, entrainent abcès, septicémies et pathologies aiguës de toute sortes. Les salles de consommation visent à mieux informer les usagers face aux pratiques à risque, sortir la consommation de la rue recréer un lien social.

Entre santé publique et sécurité publique - Mais les salles doivent aussi répondre aux problèmes d'ordre public créées par les scènes ouvertes : consommation au vue de tous, dans les parkings, les halls d'immeubles, les jardins publics, seringues par terre… Pour Laurent Maisse, de l'Observatoire liégeois des drogues, la police peut comprendre l'intérêt de ces salles : « les policiers sont parfois démunis face à un usager à la rue, sans comportement délinquant, ils aimeraient avoir des réponses. La salle de consommation peut en être une ».

Bernard Rivaillé se souvient de l'ouverture du premier programme méthadone dans sa ville, il y a 20 ans : « comment faire le passage entre santé publique et sécurité publique ? » Eviter que les policiers attendent les usagers à la sortie du dispositif ? « Nous avons pu avancer lorsque nous avons réunis tout le monde autour de la table avec la police et le procureur ».

Faut-il constituer une sorte de zone sans police autour des dispositifs ? « Non, les policiers doivent juste ne pas patrouiller plus dans ce lieu qu'ailleurs » avance Xavier Majo I Roca. Il est évident qu'une entente avec la police doit être trouvée « mais la salle de consommation ne peut être une ambassade, un lieu d'asile, pour un criminel » précise-t-il. Une condition aussi pour que la salle soit acceptée des riverains.

Tranquillité publique - « Aujourd'hui, dans le centre de Marseille, les habitants sont victimes d'une perte de tranquillité publique, d'une insécurité, ressentie ou réelle, à laquelle il nous faut répondre » avance Patrick Padovani, adjoint au maire de Marseille, chargé des questions de toxicomanie.
Une salle de consommation peut résoudre ces difficultés en sortant la consommation de la rue si le choix du lieu est pertinent, s'il est proche ou directement sur les lieux de consommation. « Il faut que la salle de consommation soit là où les usagers sont » confirme Xavier Majo I Roca au risque, sinon, de ne pas atteindre son public.

A Paris, l'association Gaïa, porteuse du projet de salle, cherche un lieu vers la Gare du Nord où la consommation est importante. A Bordeaux, deux projet associatifs de SCMR ont été présentés à la mairie, tous deux s'adressent à des publics différents : un lieu fixe, adossé à un centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogue (CAARUD), où le public sera essentiellement constitué par les usagers de ce CAARUD. Un bus mobile qui veut aller à la rencontre des personnes vivant dans les squats, essentiellement migrants d'Europe de l'Est. « Ces personnes vont très rarement vers les structures de bas seuil ; il faut aller vers elles » avance Guy Hengen, coordinateur du CLSPD de la ville pour qui le projet mobile dans ce contexte est plus pertinent.

Concertation - Toutefois, les projets de salles de consommation mobiles, expérimentées à Barcelone et Berlin, sont plus couteuses, ne peuvent accueillir que peu d'usagers et demande un travail de concertation accru avec les riverains des lieux de stationnement. L'idéal, pour répondre aux besoins, serait un dispositif qui allie les deux projets. Le cadre de l'expérimentation et le financement restreint ne le permettront sans doute pas. Un seul projet par ville sera certainement retenu. Reste à savoir quelles villes seront désignées, et aux élus à faire le bon choix, parmi les projets défendus par les associations, pour ne pas se tromper de cible.

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La police comprend l'intérêt des salles de consommation

Intervenant lors de la conférence sur le futur de la prévention organisée par le Forum Européen pour la sécurité urbaine, le responsable "santé publique - programme toxicomanie" de la région autonome de Catalogne, Xavier Majo I Roca, livre quelques conseils aux élus et practiciens français, afin que les salles de consommation soient admises par les forces de l'ordre ainsi que par les riverains.

Vous qui avez l'expérience des salles de consommation à moindre risque, quels conseils donneriez-vous aux élus français ?

Le principal problème, c'est que les citoyens pensent encore qu'il est possible d'éradiquer la drogue. Ils attendent de la police qu'elle règle ce problème. Mais si nous comprenons que la drogue ne pourra pas être éradiquée, alors il existe d'autres moyens que la répression, comme les salles de consommation, pour réduire les nuisances.
La consommation de rue, la présence de seringues sur les trottoirs, la visibilité des personnes toxicomanes, peuvent être résolues par les SCMR.


Comment faire pour que ces structures soient admises par la police et les voisins ?

Ce n'est pas facile, surtout pour les voisins. Je pense que la police comprend mieux le rôle de ces structures. A Barcelone, elle a compris qu'il était impossible d'éradiquer la consommation et que les salles de consommation étaient utiles pour elle. Aujourd'hui, lorsque la police voit quelqu'un consommer de la drogue dans la rue, elle l'amène dans la salle de consommation la plus proche ou lui indique l'adresse, car nous avons 10 salles de consommation à Barcelone.
La police comprend bien que toutes les consommations faites dans les salles ne sont, par conséquent, pas faites dans la rue. Toutes les personnes qui utilisent ces salles, sont des personnes marginalisées, qui vivent dans la rue. Les consommateurs de drogue qui ont un logement n'ont aucun intérêt à venir dans ces salles. Ils consomment chez eux.


Comment réagissent les riverains de ces salles ?

Lorsqu'un projet de salle est annoncée, les voisins ont peur qu'elle attire d'autres usagers, qu'elle fasse appel d'air. A Barcelone, nous ne l'avons pas observé. Les usagers vont là où la drogue est de meilleur rapport qualité/prix. C'est là que nous avons installé les salles de consommation, là où les personnes achètent la drogue. C'est très important de bien observer cette règle pour que les riverains constatent une amélioration du quartier grâce à une diminution des scènes ouvertes.
Mais de toutes les façons, la question des riverains reste toujours compliquée. A Barcelone, si beaucoup acceptent ces salles, il reste encore des problèmes de temps en temps avec certains voisins. Nous organisons des réunions. Nous avons un partenariat fort avec la police, les services sociaux, les représentants des riverains, les élus et si possible aussi avec les représentants des usagers pour que les problèmes puissent être discutés.

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