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informationhospitaliere.com, 06 septembre 2012

« Salle de shoot » : le vrai projet

Entretien avec Jean-Pierre Lhomme du Centre médical Marmottan et Président de l'association Gaïa-Paris. En collaboration avec l’Organisation non gouvernementale (ONG) médecins du monde, ce médecin généraliste a travaillé, avec son équipe, et aussi avec d’autres professionnels du soin en toxicomanie sur le projet de « salle de consommation à moindre risque et à visée éducative » à Paris. 
 
Qu’appelle-t-on communément une « salle de Shoot » ?
 
Avant toutes explications, il me semble judicieux de recadrer sémantiquement le débat qui agite depuis plusieurs jours professionnels de santé et politiques. Ce que les médias ont baptisé de façon erronée et un peu triviale « salles de shoot » sont en fait des salles de consommation à moindre risque et à visée éducative. C’est-à-dire que ce sont des lieux dédiés pour permettre à une certaine catégorie de personnes que les campagnes de prévention n’atteignent pas, de consommer dans des conditions sécurisées. C’est alors un moyen d''entrer en contact avec ces personnes dont la marginalisation induit un recours plus tardif à la prévention et aux soins en leur permettant de consommer (injection ou autres modes d’usage) dans des conditions où les mesures de prévention, de réductions des risques sont réalisables, encadrées par des professionnels de santé. De nombreuses études ont montré que les risques d’infection par le VIH, les hépatites B et C, et les septicémies étaient chez ces gens augmentés en raison du manque d’hygiène et de la furtivité avec laquelle ils s’injectaient dans des lieux peu appropriés, comme les parkings, la rue ou les toilettes publiques, les halls d’immeubles avec du matériel déjà utilisé.
 
Après l’intervention, il y a une semaine, de Jean-Marie Le Guen, député PS de Paris, favorable à l’ouverture de ce type de centres, proposition qui a enflammé la classe politique, ainsi que la communauté médicale, de nombreux propos plutôt négatifs ont été émis concernant les « salles de shoot ». Quelle est votre réponse à toutes ces attaques ?
 
Vous faites allusion notamment aux propos qui estiment que l’ouverture de ces salles de consommation à visée éducative est une manière détournée de rendre légal en France l’usage de drogues dures. Ma réponse est simple. Il n’est nullement question de rendre licite la prise de cocaïne ou d’héroïne mais bien d’aider des personnes que nous n‘arrivons pas à atteindre par les moyens traditionnels de prévention et de soins. Il faut bien comprendre que l’addiction est un phénomène complexe. Ce n’est pas « clic clac kodak », un jour suis « addict », le lendemain suis sevré. Le processus de sortie de la dépendance peut être long, et il faut que la personne construise avec le soignant ce lien thérapeutique si nécessaire pour s’en sortir. C’est le but des salles de consommation à visée éducative : Encadrer, pour à terme permettre un jour à ces personnes de sortir de leur dépendance.
 
D’autres voix se sont élevées estimant que le budget nécessaire au maintien et à la création de ce type de structure était particulièrement important et que l’argent serait mieux utilisé en venant en aide à des centres de prise en charge des toxicomanes par exemple ?
 
Clairement, les salles de consommation à visée éducative, telles que nous les avons pensées avec Médecins du monde, coûtent au final moins cher que ce que coûtent les soins engendrés par les maladies induites par le « shoot » sauvage. Après, avec certaines personnes, nous sommes obligés d’y aller étape par étape. De plus, Il ne sert à rien de « déshabiller Paul pour habiller Jacques. » Nous avons besoin de toutes les initiatives et de toutes les structures pour avancer dans la prise en charge de la toxicomanie et sortir le plus de gens possible de l’addiction. De l’échange de seringues, l’accès à la substitution par Méthadone ou Subutex, jusqu’aux propositionsde sevrage en passant par les salles de consommation à visée éducative, tout est utile. Par ailleurs si, vous regardez l’ensemble des études qui ont été consacrées aux 80 salles existantes déjà à travers le monde, les bilans sont de manière générale positifs et montrent une baisse des contaminations infectieuses et des septicémies chez les personnes fréquentant ces lieux encadrés et à une augmentation des entrées dans le soin au regard de l’addiction.
 
En plus des politiques et de certains professionnels de santé, des membres de la Police nationale ont émis des réserves quant à la création en France de « salles de shoot ». Ils ont peur en effet que cela engendre de nouveaux réseaux de distribution de drogue ...
 
Clairement, c’est une peur infondée. Les évaluations menés sur les salles de consommation à visée éducative à Vancouver ou en Allemagne, présentés il y a deux ans lors d’un congrès à Vienne, ont montré que non seulement la mise en place de ces structures n’augmentait ni la consommation de drogue, ni le trafic et encore moins le nombre de réseaux. Le projet proposé par l’association GAÏA en collaboration avec Médecins du monde se base sur des données scientifiques et médicales. De plus les évaluations de ces salles de consommations montrent qu’au coté des effets bénéfiques apportés en terme de santé publique, cela contribue à la réduction des nuisances publiques. Des effets qui ne semblent pas être en contradiction avec le travail de la police. Nous devons travailler en complémentarité et chacun à sa place. D’ailleurs, Manuel Valls, ministre de l’Intérieur, s’est dit récemment favorable à l’expérimentation des salles de consommation à visée éducative, à l’instar de Marisol Touraine, la ministre de la Santé.
 
De nombreuses personnes s’interrogent sur les types de drogues que pourraient consommer les usagers de ces structures seront-elles fournies par le centre ou chacun viendra- t-il avec sa « came » ?
 
Il faut être clair et arrêter avec les clichés que véhiculent les opposants à la mise en place de telles structures. Les salles de consommation à visée éducative n’ont pas pour mission de fournir de la drogue aux toxicomanes. Nous sommes des médecins, des professionnels de santé, notre mission est d’aider les gens et de les encadrer pour éviter des situations pires. Chaque usager viendra avec le produit qu’il veut consommer, mais avant qu’il puisse le consommer, le personnel aura pour mission de se renseigner sur la nature de produit. Le but est d’éviter tout risque supplémentaire aux toxicomanes. L’objectif de notre démarche est d’aider des gens MIS au ban de la société ou qui ne sont pas encore prêts à renoncer à leur addiction. Nous devons leur permettre au fil du temps D'apprendre à maitriser leur consommation dans de bonnes conditions afin de pouvoir un jour les diriger vers des structures où ils pourront enfin se sevrer et suivre des programmes pour en finir avec leur addiction.
 
Au vue des dernières déclarations gouvernementales, pensez-vous que la première salle d’expérimentation ouvrira bientôt ?
 
La décision viendra du Premier Ministre. C’est un vrai choix politique. De notre côté, le projet est bouclé. Il ne reste plus qu’à trouver le lieu adéquat, former le personnel, construire la structure et mettre en place son mode de financement avant de nous lancer dans l’aventure. Clairement, et contrairement à tout ce qui s’est dit, les salles de consommation à visée éducative seront situées à proximité de lieux de consommation existants. Nous pensons que la première salle pourrait voir le jour dans quelques mois. C’est un vrai challenge et une vraie avancée dans la prise en charge médico-sociale de l’usage des drogues. C’est un projet scientifiquement et médicalement très encadré.

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