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lexpress.fr, 11 février 2013

"Notre salle de shoot est un vrai succès"

Frank Jensen, le maire social-démocrate de Copenhague au Danemark, se félicite des premiers résultats de la salle de shoo inaugurée dans sa ville en septembre dernier.

Pourquoi avoir ouvert une "salle de shoot" au coeur de la ville ?

La salle d'injection légale permet d'apporter un cadre sécurisé et des conditions sanitaires aux drogués, lesquels sont avant tout des malades. Ainsi, nous pouvons faire baisser le taux de mortalité des "addicts" aux drogues dures.

Il est de notre responsabilité politique que tous les citoyens de la capitale se portent aussi bien que possible et que nous leur apportions la sécurité la plus grande possible. Ce principe vaut pour tout le monde, y compris les drogués. Si nous avons la possibilité de réduire la propagation du virus HIV et des autres maladies infectieuses, alors nous devons le faire. La salle d'injection nous aide à atteindre cet objectif.

Quel bilan après trois mois d'ouverture ?

La salle d'injection légale est déjà un succès. Pendant les deux premiers mois, l'intervention du personnel médical de la salle d'injection a sauvé de la mort certaines six personnes qui étaient en train de faire des overdoses.

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Visite guidée dans la salle de shoot la plus fréquentée d'Europe du Nord

Alors que le débat sur l'ouverture d'une "salle de shoot" à Paris fait rage, L'Express a visité celle de Copenhague, inaugurée récemment. Pour les toxicomanes comme pour les habitants du quartier, le bénéfice est évident.


Pendant des décennies, les abords de la gare centrale de Copenhague étaient le rendez-vous bien connu des junkies de l'Europe du Nord. Plus maintenant: depuis l'ouverture d'une salle de shoot, les drogués n'errent plus dans les parages et, surtout, ne sèment leurs seringues usagées à même les trottoirs. Ils se concentrent dans la "fixrummet" (la salle de shoot), inaugurée dans le quartier en septembre 2012 par la municipalité.

L'atmosphère du quartier de Vesterbro a radicalement changé. "La salle d'injection légale est un incontestable succès", se félicite le maire social-démocrate de la ville, Frank Jensen, qui fut naguère ministre de la Justice danois.

De fait, les habitants de ce quartier de plus en plus "bobo" ne tombent plus nez-à-nez avec des marginaux qui se "défoncent" sous les portes cochères de leurs immeubles. Et les enfants ne risquent plus de se blesser avec des aiguilles infectées, abandonnées dans les jardins publics. Environ 90% des "toxicos" qui fréquentent la salle de shoot sont atteints des virus de l'hépatite C ou du HIV.

10 000 injections de drogue y sont réalisées chaque mois

Avec 300 visiteurs par jour, la plus grande "salle de shoot", ou salle d'injection, de l'Europe du Nord est aussi l'une des plus fréquentée du Vieux continent. Environ 10 000 injections de drogue y sont réalisées chaque mois.

Ouverte au public de midi à 20 heures, elle se situe dans une discrète maison à deux étages, à trois rues de la gare centrale. Le rez-de-chaussée est consacré à l'accueil des drogués; l'étage supérieur au personnel d'accueil (administration, salle de repos, etc). Celui dernier se compose, au total, de 250 volontaires, infirmiers et médecins qui se relaient sept jour sur sept.

Un bâtiment annexe abrite un restaurant, géré par d'anciens toxicomanes. Au menu: soupes et repas chauds, souvent à base de poisson et pommes de terre. "Ce service de repas permet de calmer l'ambiance quelque peu électrique et parfois difficilement gérable, caractéristique de cette population en manque (de drogue)", explique l'infirmier Joachim Rasmussen. Une cour sépare les deux édifices. Des tables et des chaises y sont disposées, ce qui ajoute aux lieux un élément de convivialité.

Anonymat

Il y a beaucoup d'hommes mais aussi des femmes, comme cette toxicomane de 55 ans qui, s'il elle n'était "en vrac" ressemblerait à Madame Tout-le-Monde. Il y a aussi cette jolie grande blonde en imperméable dont on devine qu'elle fait des passes pour s'acheter sa came.

La salle de shoot proprement dite fonctionne selon un protocole assez simple. Munis de la drogue qu'ils apportent eux-mêmes, les toxicomanes de toutes les nationalités (des Danois, des Suédois mais aussi des Russes, des (ex-)Yougoslaves, des Pakistanais, des Maghrébins) se présentent à l'accueil. Là, leur anonymat est respecté: "Nous enregistrons leur prénom (pas leur nom), leur nationalité, leur âge et le type de drogue qu'ils s'apprêtent à utilise : cocaïne, héroïne, méta-amphétamine, voire un mélange de plusieurs d'entre elles ", poursuit l'infirmier Joachim Rasmussen.

Une fois ces formalités accomplies, les drogués pénètrent dans la salle d'injection, qui compte cinq places. Là, deux soignants, qui supervisent le bon fonctionnement de la salle et veillent à la tranquillité des lieux, fournissent alcool désinfectant, coton et seringues. Les toxicomanes s'installent ensuite le long du "comptoir", un table qui longe le mur principal.

Coke par intraveineuse

Là, assis sur une chaise, le dos tourné à la salle, ils nouent d'abord leur garrot à leur bras, remplissent leur seringue de drogue puis piquent l'aiguille dans une veine pour s'injecter leur dose. Une fois l'opération accomplie, qui prend environ 15 minutes (davantage s'ils se "ratent"), les drogués cèdent la place aux suivants qui trépignent dans la salle d'attente.

"Afin de se procurer l'argent qui leur permet d'acheter leur dose, la plupart de ces accros aux drogues dures pratiquent le vol à l'étalage, s'adonnent au vol à la tire," dealent "de la drogue ou encore se prostituent ", explique Joachim Rasmussen.

La cocaïne induit un comportement beaucoup plus impulsif et agressif que l'héroïne

La cocaïne est de loin la drogue la plus utilisée. Devenue très abordable ces dix dernières années, elle a remplacé l'héroïne, en raison de son faible prix. Un gramme de cocaïne coûte seulement 40 euros et permet de faire 8 à 10 injections. A Copenhague, 80% des utilisateurs de la salle de shoot se "défoncent" à la coke: "C'est très problématique, constate l'infirmier, car la cocaïne induit un comportement beaucoup plus impulsif et agressif que l'héroïne, laquelle entraine une attitude plus passive, planante, contemplative."

Or l'un des objectif du personnel soignant est précisément d'entrer en dialogue avec les malades afin de leur proposer, au moment approprié, des programmes de substitution (méthadone). L'usage de la cocaïne ne facilite pas ce dialogue. "Le meilleur moment pour dialoguer avec les drogués est la phase de redescente, quelques heures après l'injection. Comme nous finissons par connaitre tous les gens qui se présentent ici, il y a toujours une fenêtre de dialogue possible. Le tout est de saisir le bon moment. Etablir ce contact peut prendre des mois." A ce jour, quelques personnes ont accepté de tenter de "décrocher" grâce au programme de substitution proposé. Ce n'est qu'un début, espère les infirmiers.

Six morts par overdose évitées en trois mois

Par ailleurs, en trois mois d'activité, la présence du personnel soignant a permis d'éviter six morts par overdose. "C'est notre responsabilité sociale de ne pas laisser des citoyens malades et en très grande marginalité crever sur les trottoirs de nos villes", estime, dans son bureau, Mikkel Warming, le maire-adjoint chargé des Affaires sociales de Copenhague. Ce dernier se réjouit de voir enfin concrétisée, après une décennie de débats et controverses, l'idée d'une salle d'injection.

Le personnel de la salle d'injection est également imprégné de la même conscience sociale. "Ici, nous apportons aux personnes qui se trouvent aux marges extrêmes de la société, un accueil, un peu de sécurité, une hygiène, des repas, et, au final, un peu de dignité, dit Jesper, un éducateur. Nous leur disons: vous faites encore partie de notre société, vous êtes encore humains."

C'est beaucoup mieux qu'ils soient pris en charge là-bas

Les habitants du quartier du Vesterbo semblent plutôt satisfaits. "Au moment de l'ouverture de la salle, les gens étaient inquiets et se plaignaient, poursuit Joachim Rasmussen. Mais depuis trois mois, plus de paintes: ils constatent une réduction des nuisances pour le quartier." A 100 mètres de là, dans la rue, une mère de famille conduit une poussette: "C'est vrai qu'on ne les voit plus, les drogués. C'est beaucoup mieux qu'ils soient pris en charge là-bas, dit-elle en indiquant du doigt la plus grande salle d'injection de Scandinavie. Je n'ai plus d'appréhension lorsque je rentre dans mon immeuble ou quand les enfants jouent dans les jardins publics."

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