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seronet.info, 19 mars 2012

Jean-Luc MELENCHON, candidat du Front de Gauche, Eva JOLI, candidate d’Europe Ecologie – les Verts, Philippe POUTOU, candidat du NPA, Corine LEPAGE, candidate Cap 21, François BAYROU, candidat du Modem, François HOLLANDE, candidat PS et François MORVAN (Vice-président de Debout la République, le parti de Nicolas Dupont-Aignan, candidat) à l’élection présidentielle 2012, répondent à Séronet (site animé par l’association AIDES)

En matière de lutte contre les hépatites et le VIH/sida, des organisations non gouvernementales réclament la mise en place de mesures qui ont fait leur preuve à l’étranger dont les créations de SALLES DE CONSOMMATION SUPERVISÉE, l’ACCOMPAGNEMENT À L’INJECTION, l’auto-prélèvement chez les personnes usagères de drogues (ce qui favorise l’accès aux services de santé). ETES-VOUS FAVORABLE À LEUR MISE EN PLACE ?

Jean-Luc MÉLENCHON   Les résultats de la réduction des risques liés à l'usage de drogues ne sont pas négligeables : baisse du nombre d’overdoses et du taux de prévalence VIH chez les usagers de drogues. Reste que l’accroissement des contaminations par l'hépatite C, avec des taux allant de 70% à 90% chez les injecteurs qui fréquentent des structures de soins, montre qu'il est nécessaire de développer de nouveaux programmes. Il y a, chaque année en France, 8 000 contaminations par les virus de l’hépatite B et C, et 4 000 morts, dont une majorité sont des usagers de drogues. L'une des options envisagées est la mise en place de salles de consommation dites "à moindre risques" dans les grandes villes, hauts lieux de consommation, notamment des usagers les plus précaires. Je suis conscient que de fortes réticences existent sur ce sujet. Mais je considère comme nombre d’élus municipaux et régionaux du Front de Gauche qu’il faut dépasser les préjugés et s’appuyer sur les expérimentations menées notamment par Médecins du Monde. De telles salles de consommation offrent une sécurité sanitaire pour les usagers de drogues par la présence d’équipe de professionnels qui contribue à réduire les risques sanitaires liés à l’injection (VIH, hépatites, infections, septicémies, surdoses). Mais il en va aussi de la sécurité et la tranquillité pour les habitants car l’existence de telles structures réduit la consommation de drogues dans les espaces publics et les cages d’escaliers et diminue la présence des seringues. Les professionnels de santé estiment par ailleurs que cela permet de rentrer en contact avec les personnes ayant le plus de difficultés à entamer un parcours vers les soins.

Et sur les programmes d’échanges de seringues en prison…

Concernant les programmes d’échanges de seringues dans les prisons, plusieurs rapports parlementaires et d’études d’acteurs de terrains alertent sur la situation sanitaire alarmante dans les prisons : une prévalence du VIH deux à quatre fois supérieure à celle de la population et de cinq à huit fois en ce qui concerne l’hépatite C ! Or des programmes expérimentaux d'échanges de seringues en milieu libre en France, ou en milieu fermés à l’étranger, ont montré leur efficacité sur la prévention de la transmission du sida et des hépatites mais aussi sur la réduction de la consommation de drogues dans une approche combinée d’échange de seringues et de traitement de substitution. Et ces dispositifs n’ont pas entraîné de recrudescence de problèmes de sécurité. La lutte contre la toxicomanie ne passe pas par un accroissement de l’arsenal répressif qui a prouvé son inefficacité mais par la mise en œuvre d’une politique de santé publique, raison pour laquelle nous sommes favorables à l’expérimentation de ces programmes d’échanges en milieu fermés notamment.

Eva JOLI   Depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, la réduction des risques liés à l’usage de drogue, une politique publique qui a eu de très bons résultats, a pourtant été marginalisée, ostracisée, au profit d’une répression des usagers aussi inutile qu’inhumaine. Cette politique doit être relancée. De nouvelles expérimentations sont nécessaires, basées sur les expertises des acteurs locaux et de terrain, qui connaissent mieux que quiconque la réalité des usages. Europe Ecologie Les Verts est en accord avec les mesures proposées. Elles sont de bon sens, pragmatiques, et ont prouvé leur réelle efficacité à l’étranger. Dans ce domaine comme dans d’autres il faut sortir des idées reçues, de la peur, de la stigmatisation et aller vers les solutions efficaces d’un point de vue humain et sanitaire. Mais il n’y a pas que la politique de réduction des risques qui doit être remise en marche. Il faut une vraie politique de prévention, structurée et financée. Je ne parle pas de ces grandes campagnes de communication d’Etat qui font office de prévention et qui ne servent qu’à entretenir la peur des usagers de drogues… Il faut aussi développer le système de soins, notamment avec les programmes d’héroïne médicalisée et le cannabis thérapeutique, qui, là encore, ont fait leur preuve dans d’autres pays.

Philippe POUTOU   Nous soutenons totalement ces mesures. Le gouvernement a arbitrairement jugé les salles de consommation à moindres risques "ni utiles ni souhaitables". Pourtant, l’expérience internationale, notamment européenne, montre que la mise en place de telles mesures évite la propagation du VIH et des hépatites, permet aux usagers les plus marginaux d’accéder à la prévention, à un encadrement sanitaire et aux soins, diminue les risques de surdose, voire conduit à des sevrages. Incapable de renoncer à une approche idéologique destinée à flatter les électeurs les plus réactionnaires, le gouvernement s’obstine dans un obscurantisme primaire, et criminel, en optant encore et toujours pour la répression.

Corine LEPAGE   Ma réponse est oui. Arrêtons de nous cacher derrière des principes d'un autre âge qui ne font qu'aggraver la situation de personnes malades, stigmatisées et bien souvent en détresse. Nous nous devons d'appliquer une démarche réaliste et pragmatique face à ces questions, et de mettre œuvre les stratégies qui ont abouti à des résultats plus que positifs chez nos voisins.

François BAYROU   La politique de prévention dans le domaine de la santé est déterminante. Je suis donc favorable aux méthodes qui ont fait leur preuve dans la diminution de la transmission du VIH/Sida chez les héroïnomanes, y compris bien évidemment l'échange de seringues. Concernant l'encadrement de l'administration de drogues, il est évident que nous devons de plus en plus mettre en place des prises en charge médicalisées, connaissant les polypathologies des usagers de drogues, afin d'assurer un suivi médical. De manière générale, notre pays améliorera les problèmes de santé publique liés à la drogue en préférant une approche médicalisée plutôt que purement répressive, cette dernière étant dangereuse quant à la transmission du virus.

François HOLLANDE   Je suis favorable à ce qu’on expérimente des actions nouvelles. J’ai entendu avec intérêt les propositions des maires de grandes villes, comme Marseille et Paris, visant à améliorer la réduction des risques en s’appuyant sur des travaux scientifiques et sur les exemples européens. Je leur laisserai donc la possibilité de mener des expérimentations pour améliorer la santé des usagers de drogue et réduire les nuisances dans nos quartiers. Il faudra ensuite évaluer l’impact de ces démarches sur la santé publique et la tranquillité publique, et en tirer les conséquences. Par ailleurs, je l’ai dit, j’initierai un plan spécifique pour la santé des personnes incarcérées et le sujet de la toxicomanie y sera traité.

François MORVAN   Les seringues sont en vente libre dans les pharmacies… Je ne vois pas pourquoi les personnes emprisonnées ne disposeraient pas des mêmes dispositions… Je ne sais pas si on parle d’échanges payants ou pas, mais c’est une mesure simple qui me paraît de bon sens. Néanmoins, le problème des drogues illicites puisque c’est de cela qu’il s’agit… est un problème complexe. La philosophie de la France sur ces questions est celle de la loi de 1970 qui comporte deux clefs. D’une part, un accès aux soins le plus facile possible pour les personnes dépendantes et d’autre part la répression du trafic et de la consommation. Si on regarde la situation en France, cette politique a tout de même des succès. Par exemple, le nombre d’overdoses a beaucoup chuté. Il est moindre que dans de nombreux pays européens. Il y a un effet de cette politique. Là encore, on parle de politique sur la durée. Il n’est pas question d’arrêter la répression sur les trafics. Je pense que la répression sur les consommateurs doit être maintenue. Les juges font très attention à ce qu’ils font et dès lors qu’ils voient que la personne est dans une vraie dépendance… et qu’elle ne participe pas au trafic... ils en tiennent compte. Il ne faut pas considérer les gens en dépendance de drogues comme des sous-citoyens, des gens qui ne seraient pas responsables de ce qu’ils font. Ils sont aussi responsables. Il y a évidemment une gradation dans les choses : il y a des gens faiblement intoxiqués,  des personnes qui sont totalement dépendantes. D’une manière générale, il faut inciter les gens à une certaine responsabilité individuelle. La possession de drogues doit continuer à relever d’un délit. La troisième chose, c’est que la politique française ne s’appuie pas sur une organisation de la consommation. Et en particulier sur l’existence de centres d’injection supervisée. Tout cela est un problème de flux comme toujours…  A partir du moment où vous ouvrez le robinet d’un côté, vous l’ouvrez globalement. Il ne faut pas favoriser la consommation sous quelque forme que ce soit. En revanche, le raisonnement que je tiens à ses limites puisqu’on pourrait se dire que l’échange de seringues gratuites, c’est aussi une incitation à la consommation. Mais il faut être raisonnable et pragmatique. Je pense qu’organiser l’injection va favoriser l’afflux.

Ces derniers mois, le débat a été particulièrement intense sur la question de la LÉGALISATION DE LA CONSOMMATION DES DROGUES. Selon vous, doit-on revenir sur la LOI DE 70 ? ETES-VOUS FAVORABLE À LA LÉGALISATION ET SI OUI DE QUOI ? AVEZ-VOUS ARRÊTÉ UNE STRATÉGIE SUR CETTE QUESTION ?

Jean-Luc MÉLENCHON   C’est un débat de société qui traverse toutes les organisations politiques. Le Front de Gauche n’y fait pas exception. Reste un bilan des politiques actuelles de lutte contre les drogues basé sur un modèle répressif dont l’inefficacité en termes de santé publique est patente. Le débat voit s'affronter les partisans d'une caractérisation dite "douce" de certaines drogues à ceux qui y voient une abomination sans appel. Or la gestion par le contrôle de l'offre sans se soucier de la demande est un échec, comme de s'employer à criminaliser les consommateurs. Ce modèle n'a pas su résoudre les problèmes soulevés par les drogues, tant au niveau national qu'international, comme le révèle le rapport de la Global Commission on Drug Policy (GCDP) de 2011. En France, la disponibilité des produits concernés n'a pas baissé avec la chasse au chiffre mise en place par Sarkozy et leur consommation progresse (entre 1998 et 2008 : +34,5% pour les opiacés, +27% pour la cocaïne et +8,5% pour le cannabis). Le trafic généré par la vente finance les grands réseaux de criminalité et entraine de la corruption. Tout ceci multiplie les procédures, coûte cher et encombre la justice pour, au final, réprimer les consommateurs et les patients dépendants. Les produits disponibles illégalement de qualité médiocre exposent à d'importants risques sanitaires (VIH, VHC, overdose isolée...). Le prix lié au trafic illégal de ces substances, combiné à la précarité de nombre de consommateurs, est source de criminalité et de drames sociaux et humains comme la prostitution. L'escalade de la consommation est poussée par tout le réseau "dealer" qui y voit l'opportunité d'augmenter ses bénéfices. A l'international, cette approche renforce les grands groupes criminels et paramilitaires, la corruption et épuise les ressources des pays producteurs, sans apporter de solution aux problèmes socio-économiques, terreau de la production des drogues. Quant aux statistiques sur les Pays-Bas ou le Portugal (Global Commission on Drug Policy) qui ont légalisé l'usage du cannabis, elles ne montrent pas de différences avec les autres pays en matière de consommation de cannabis des locaux. Elle peut augmenter en volume du fait du "tourisme cannabique", d’où la tentative des Pays-Bas de limiter ce " tourisme". Et selon une étude de l'Université de Colombie Britannique (The Pain Project) des pays du Tiers-Monde manquent de morphine pour l'usage médical, compte-tenu des barrières administratives internationales mises en place pour lutter contre la drogue.

Tous ces éléments poussent certains au sein du Front de Gauche à s’exprimer en faveur de la dépénalisation de l’usage voire de la légalisation du cannabis, d’autres y sont opposés. Pour ma part, je considère qu’il n'existe pas de solution miracle pour résoudre la problématique de l'usage des drogues. Il convient donc de débattre de la meilleure approche possible pour réduire les dommages sanitaires et sociaux de ces consommations, débat qui ne peut faire l’impasse sur un changement législatif pouvant remettre en cause la pénalisation actuelle. Le débat doit aussi porter plus largement sur la consommation excessive et dangereuse de psychotropes qui est impulsée par l'industrie pharmaceutique en toute légalité. Nous proposons de développer des politiques d'encadrement et de prévention de la consommation de toutes les drogues notamment contre l'usage des drogues au volant et sur les lieux de travail. Grâce au débat public et argumenté, nous devons réinterroger l’ensemble de nos politiques sur ce sujet, oser expérimenter et développer la prévention et le suivi sanitaire. 

Eva JOLI   J’ai déjà eu l’occasion de me prononcer sur ces questions. La prohibition ne marche pas. Pire, elle est contre-productive. Elle n’a pas stoppé l’augmentation de la consommation et du trafic de produits illicites. Elle a des effets dévastateurs au niveau sanitaire et social. Le consensus des experts internationaux impose une réorientation des politiques. Contrairement à ce qui a été fait jusqu’à maintenant, le système répressif doit se concentrer sur les trafiquants et abandonner la traque des consommateurs de produits illicites. Nous devons rétablir les usagers dans leur citoyenneté et non plus les traiter sous le régime d’exception des terroristes. La pénalisation des usagers de drogue est un non-sens qui ne résout rien et les condamne à la marginalité et à la clandestinité, ce qui a des conséquences sanitaires et sociales néfastes. En dehors même de la question, cruciale, de santé publique, il s’agit aussi de sortir d’un cercle vicieux répressif qui joue là encore sur les peurs et le rejet. Je parle de la dépénalisation de l’usage simple et de la détention, et pas de l’usage de drogues qui met en danger autrui, comme la conduite sous l’emprise de stupéfiants : cet usage-là doit être sanctionné, comme pour l’alcool.

En ce qui concerne la légalisation du cannabis, il s’agit à la fois de mieux gérer l’usage des drogues en terme socio-sanitaire, et de sortir de la logique des réseaux mafieux qui prospèrent sur la prohibition. La légalisation du cannabis n’est pas magique, ce n’est pas LA solution aux problèmes des quartiers et des réseaux mafieux, mais c’est un préalable indispensable pour sortir de la spirale infernale. Il faut envisager une filière éco-responsable : une régulation de la production et de la distribution par le biais de cercles associatifs d’usagers ; une économie sociale en circuit court avec le respect d’un strict cahier des charges sanitaire, sécuritaire et environnemental.

Philippe POUTOU   Je suis pour l’abrogation de la loi de 1970 et pour la légalisation du cannabis. La prohibition favorise le développement des trafics sans réduire le nombre de consommateurs. Elle est inefficace pour réduire la consommation, elle ne résout aucun problème de santé publique. La lutte antidrogue sert de prétexte à de nombreuses dérives sécuritaires. Elle permet au gouvernement de maintenir une sorte d’état d’exception dans les banlieues. 

La légalisation est la seule mesure sérieuse en termes de santé publique. Les drogues les plus dangereuses en France sont légales : le tabac (60 000 morts par an) et l’alcool (35 000 morts par an). Le seul moyen pour faire réellement de la prévention et de l’aide à la diminution des risques (utilisation de seringues stériles pour prévenir les infections par exemple) passe par la dépénalisation. Ne plus faire du consommateur un délinquant est le préalable à toute politique de santé qui vise à réellement aider les gens.

Corine LEPAGE   Je suis pour une dépénalisation du cannabis et pas pour la légalisation car ce serait en contradiction avec ma position en général sur les produits toxiques et les risques sur la santé. Cela permettrait d’éviter de mettre en garde à vue des jeunes qui fument du cannabis et cela diminuerait le trafic et les gains de ceux qui en font commerce. Le vrai problème est de comprendre ce qui pousse les jeunes à avoir des attitudes qui mettent en jeu leur santé actuelle (risques d’accidents) et future. 

François BAYROU   La prévention de la consommation de la drogue a subi, reconnaissons-le, des échecs. Lorsqu’on étudie en profondeur les expériences étrangères, elles ne sont pas pleinement convaincantes, ni dans un sens ni dans un autre. Voilà pourquoi je pense que nous ne pourrons prendre de décisions irréversibles qu’après avoir acquis des certitudes partagées. En attendant, il nous faudra rester intraitable dans la lutte contre les réseaux mafieux, contre les dealers qui exploitent les dépendances les plus dures, et qui pourrissent de surcroît la vie de certains jeunes à qui on fait miroiter l’argent facile.

François HOLLANDE   Plus de 40 ans après la loi de 1970, il est naturel que le débat soit ouvert. Il faut d’abord redonner toute leurs places aux politiques de prévention et de limitation des risques liés à la consommation de drogue, qui ont notamment pour buts d’éviter les contaminations par le VIH et les hépatites ainsi que les overdoses, et d’accompagner vers le sevrage. L’approche exclusivement répressive de la majorité actuelle a conduit à des reculs dans ce domaine.

Et puis il y a le sujet de la légalisation. J’entends les arguments de ceux qui y sont favorables : réduire les risques, mettre fin à l’emprise des réseaux criminels. Mais les drogues restent des substances nocives, dangereuses pour la santé physique et mentale et qui entraînent des phénomènes d’addiction. C’est un problème de santé publique important chez les jeunes. Je crois donc que l’interdit doit demeurer. Il faudra sans doute faire évoluer certaines peines qui ne sont pas réalistes et donc peu dissuasives : je pense par exemple aux peines de prison pour la simple consommation de cannabis.

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