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dna.fr, 23 février 2013

Le modèle de Francfort

« En 1991, nous avions eu 147 morts par overdose dans la ville », relate Regina Ernst qui pilote la direction « Drogues » de l'administration municipale (6,5 personnes). « La police, les travailleurs sociaux, les élus se sont mis autour d'une table et ça a démarré par un certain nombre de discussions très houleuses. » Chacun étant néanmoins convaincu de l'urgence à agir.

Les salles de shoot mises en place à partir de 1994 sont un des résultats obtenus par cette concertation interdisciplinaire. La police a renoncé à considérer les usagers comme des délinquants, mais renforce son action répressive contre le deal. Les associations acceptent la présence policière et sont même en contact direct avec les agents en cas de violences. Au nom de quoi le chiffre des overdoses a décru régulièrement, jusqu'à 21 cas en 2012. La propagation du virus HIV ou de l'hépatite par l'usage de seringues souillées a reculé également.

L'alliance objective de tous les partenaires francfortois a fonctionné dans l'illégalité jusqu'à l'amendement de la loi sur les stupéfiants en 2000. Cette modification autorise les Länder à émettre des ordonnances pour la mise en place de centres d'injection. A ce jour, le Land de Hesse (dont fait partie Francfort), la Sarre, la Basse-Saxe, la Rhénanie du Nord-Westphalie, Hambourg et Berlin ont ce type de dispositif. Qui a un coût : la salle de la Niddastrasse nécessite un budget d'un million d'euros annuel. L'ensemble des aides aux personnes dépendantes de la ville de Francfort pour la lutte contre la toxicomanie (prévention comprise) représente 9 M€ par an.

Francfort met également en œuvre une autre modification législative : la possibilité de prescrire de l'héroïne de synthèse. Pure, elle écarte les dangers de l'héroïne coupée avec tout et n'importe quoi. « Ces prescriptions ne concernent que des cas de dépendance non résolus après de nombreuses tentatives de décrochage : les résultats sont une amélioration de santé parfois spectaculaire, et permettant une vie sociale renouvelée », témoigne un travailleur social.

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Francfort-sur-le-Main / Le quotidien d'une salle de shoot

Une procédure très encadrée

Dans ses locaux de la Niddastrasse, à Francfort, l'association Idh a ouvert en 1995 un des quatre centres d'injections supervisées (CIS) de la ville. Une aide d'urgence pour les toxicomanes qui a permis de réduire les nuisances.


Onze heures moins dix, près de la gare centrale de Francfort, ce jeudi matin : devant le rideau brun baissé de la salle de shoot de l'association integrative Drogenhilfe (Idh), une dizaine de personnes patientent dans le froid. Bonnet tiré sur les oreilles, mains enfoncées dans les poches, les hommes, une ou deux femmes, trompent leur anxiété en bavardant. Un peu à l'écart, un usager entame sa canette de bière, le regard planté au loin. Le tout sous la surveillance placide de deux policiers en uniforme.

Dès l'ouverture des lieux, c'est un défilé ininterrompu de personnes dépendantes venues s'injecter, dans des conditions de sécurité et d'hygiène optimisées, de l'héroïne, plus rarement du crack (cette drogue est en principe plutôt fumée), ou encore de la Benzodiazépine. Des substances dont ils apportent la dose avec eux.


90 urgences par an

Même si l'accès à la salle d'injections est gratuit et anonyme, les usagers doivent se faire connaître à l'accueil. « Lors de leur première visite, ils nous présentent leurs papiers d'identité », explique Andreas Geremia, un des responsables, actif depuis quinze ans dans la structure. « On vérifie qu'ils sont majeurs, puis on mène un entretien pour connaître leur situation. Ont-ils un domicile, un travail, le type de drogue qu'ils consomment et avec quelle régularité, leur état de santé général…».

Forts de ce dossier, les travailleurs sociaux peuvent effectuer un suivi personnalisé de chaque utilisateur. « Lors de la présentation de la drogue, avant passage en salle d'injection, on peut conseiller de diminuer une dose proposée, explique notre interlocuteur, par exemple si on sait que la personne a été en prison, et donc en manque, durant un certain temps. »

Une fois le passage enregistré avec ses caractéristiques, l'usager se voit remettre un haricot en métal contenant une cuillère propre, une seringue neuve, deux aiguilles et un tampon d'alcool (l'équivalent du Stéribox en France). Dans la salle de douze places, surveillée en permanence par un des salariés, il y a également de quoi se laver les mains et des garrots propres.

Après l'injection, on quitte cette pièce. Le matériel jetable est versé dans une poubelle spécifique, le restant stérilisé pour être remis dans le circuit. Le règlement permet à l'usager de rester une demi-heure dans le hall ou la salle « fumeurs », sur une des chaises dépareillées. Le centre d'injection, c'est avant tout un lieu médical sous surveillance qui aide les personnes à sortir du statut de délinquant et empêche leur mort par overdose.

« Le risque majeur, c'est l'arrêt respiratoire. Nous avons un appareillage pour la réanimation et nos salariés sont formés aux premiers secours », précise le responsable. En 2012, 91 urgences ont ainsi été traitées (dont une petite vingtaine dans la rue aux environs de la salle) sur 104 300 passages. « Nous n'avons jamais eu aucun cas de décès depuis l'ouverture de la salle », insiste Andreas.

Le centre « évite de transformer la rue en scène ouverte de prise de drogue », rappelle notre interlocuteur. « Si ce projet a pu voir le jour, c'est parce qu'il devenait impossible de gérer en permanence un millier de toxicos au pied de la tour de la Deutsche Bank et une overdose tous les trois jours dans le parc voisin », renchérit Robert Hartl, également travailleur social à la Niddastrasse.

« Mais le partenariat entre tous les acteurs a permis que ce soit une avancée réelle aussi pour les personnes dépendantes », poursuit Andreas. Au-delà de l'aide à une consommation sécurisée, la possibilité d'entretiens psychologiques, de visites médicales sur place, la relation de confiance nouée par ces gens avec l'équipe peut être un premier pas vers la sortie de crise. Soit une démarche de traitement par substitution, voire un placement en centre de désintoxication.

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Le projet strasbourgeois à l'étude

Avec Paris, Strasbourg porte le seul projet officiel de salle de consommation en France à ce jour. La Mildt (*) viendra en mars étudier le dossier monté par Ithaque et soutenu par la municipalité.

« La mairie de Strasbourg nous a fait savoir de façon très officielle qu'il y avait un besoin [d'une salle de consommation, ndlr] dans la ville », explique Danièle Jourdain Menninger, directrice de la Mildt (*). A ce jour, c'est, avec Paris, la seule ville de France à l'avoir fait.

D'autres villes, comme Bordeaux, où il avait été aussi question de projets de « salles de shoot », n'ont pas concrétisé leurs déclarations d'intention. « Nous ne faisons d'étude de besoin que si la ville en fait la demande, pas seulement pour une association », explique la directrice.

Cette dernière viendra donc à Strasbourg à la mi-mars pour étudier le projet d‘Ithaque (lire nos éditions précédentes). « Nous regarderons si le projet apporte un mieux en termes de santé et aussi pour les riverains. »

Le résultat sera présenté ensuite « rapidement » aux trois ministres en charge du dossier, Santé, Justice et Intérieur, qui prendront la décision finale.

Le projet strasbourgeois d'une salle de consommation n'en est donc qu'au tout début de la phase 1, « très en amont ». A ce stade, « il n'est pas possible de dire si le projet aboutira ni combien ça coûtera » et encore moins où se trouvera le local. Le projet parisien, présenté par le Premier ministre début février, en est à la « phase 2 », explique la directrice de la Mildt : « Trouver des locaux et dresser le cahier des charges. »

(*) Mildt, mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie. www.drogues.gouv.fr

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