---



lecourrier.ch, 30 novembre 2012

Le «bad trip» de la Suisse romande

Alors que les espaces de consommation sont entrés dans les mœurs alémaniques, les Romands privilégient la répression. Le Groupement d'études des addictions monte au créneau.

La politique des quatre piliers en matière de drogues est un succès, mais un succès fragile. Quatre ans après l’approbation par le peuple suisse de la loi sur les stupéfiants, « on revient à une approche plus répressive dans le débat public », s’inquiète François Vallat, directeur du Tremplin, une structure de prise en charge de personnes toxicodépendantes à Fribourg. Il s’exprimait hier à Lausanne lors d’une conférence de presse du Groupement romand des addictions (GREA).
 
A côté de la répression, la politique des quatre piliers repose sur la prévention, la thérapie et la réduction des risques. Dans ce dernier domaine, la Suisse alémanique a été pionnière, avec l’ouverture d’espaces de consommation au milieu des années 1980 comme alternative aux scènes ouvertes de la drogue. Une politique qui a permis de réduire de 80 % en trente ans le nombre de morts du sida parmi les toxicomanes, et de 70 % la criminalité liée à la drogue, selon l’Office fédéral de la santé publique.
 
Climat empoisonné
 
La Suisse romande est à la traîne. Et l’empoisonnement du climat politique par la question du trafic de rue et de la présence des toxicomanes dans l’espace public n’arrange rien. « La forte politisation de la question des drogues nous empêche de considérer les solutions existantes, déplore Jean-Félix Savary, secrétaire général du GREA. On a pris l’habitude de dire que les salles de consommation et les programmes de prescription d’héroïne ne sont bons que pour la Suisse alémanique, alors qu’ils sont des moyens efficaces de résoudre les problèmes sur l’espace public. »
 
La Suisse alémanique compte mille trois cents places d’injection, tandis que Genève est la seule ville romande à disposer d’un espace de consommation. Et encore est-elle, avec soixante places, moins « généreuse » qu’une petite ville comme Soleure. A Lausanne, la création d’un local d’injection a été rejetée en votation populaire en 2007 (Le projet de la ville de Lausanne en 2007 et Le NON Lausannois consacre l'"exception vaudois"). Pour le GREA, il est temps de remettre la question sur la table. 

Quel regard portent les professionnels des addictions sur les opérations de police à Lausanne contre le trafic de drogue et sur les déclarations va-t-en-guerre de Pierre Maudet à Genève contre les consommateurs ? « La volonté de rétablir l’ordre est légitime, mais la criminalisation des usagers sans mesures d’accompagnement aggrave les problèmes plutôt qu’elle ne les résout », avertit Jean-Félix Savary.
 
« Zéro effet »
 
« Je comprends la volonté des politiques de marquer leur présence sur la scène publique, concède Cédric Fazan, directeur de AACTS (Addiction, action communautaire, travail social) à Vevey. Mais ces interventions de police ont zéro effet sur les consommateurs, si ce n’est qu’ils auront peur en allant chercher leur matériel et que cela péjorera le réduction des risques. » Nombre de policiers jugeraient eux-mêmes la répression « désespérante ».
 
La réduction des risques doit aussi s’attaquer à la consommation de cocaïne, de médicaments ou encore d’ecstasy. Le canton de Vaud a mis en place un projet pilote de sensibilisation à proximité des boîtes de nuit. Mais, contrairement à la Suisse alémanique, les consommateurs n’ont pas la possibilité de faire analyser des substances pour en vérifier la composition.
 
Prévention à la peine
 
Autre lacune, nationale celle-là: la prévention. La Suisse figure en queue de peloton européen. Berne a même réduit ses dépenses en la matière, critique François Vallat. Pourtant, ce ne sont pas les besoins qui manquent. « Nous voyons arriver de nouveaux consommateurs, des jeunes qui à 11 ou 12 ans ont une consommation régulière de cannabis ou qui, entre 15 et 17 ans, consomment et vendent des drogues dures. Il est important d’intervenir avant qu’ils aient une consommation compulsive. »


Source
Direct link to this page