---



lejpb.com, 22 février 2013

La Salle de shoot de Bilbao a déjà fait ces preuves

Les salles de consommation supervisées – plus barbarement appelée “salles de shoot” – font peur. En débat dans l'Hexagone, elles attirent et attisent les discours démagogiques et populistes. Jusqu'aux déclarations les plus indécentes : le député frontiste Gilbert Collard préconisant “d'ouvrir aussi des salles de viol, de crime et de vol”. Pourtant, à Bilbo, où une salle de consommation supervisée est ouverte depuis novembre 2003 dans le quartier San Francisco, les craintes en tout genre se sont rapidement dissipées. Pour laisser place à l'objectif premier de ce dispositif : franchir une nouvelle étape dans la diminution des risques liés à la consommation de drogue.

“Il n'y a pas de décès et beaucoup moins de risques.” Jagoba Zaio, salarié au sein de Munduko Medikuak, qui gère le lieu, est formel : la structure est une réussite. Utilisation d'un matériel sain, présence d'une équipe médicale, interdiction des pratiques à risque : autant d'éléments qui permettraient de sécuriser les consommateurs. Une information confirmée par les données de l'ONG International Drug Policy Consortium (IDPC). De 1 833 en 1991, le nombre de morts par surdose dans l'État espagnol – où sept salles ont été créées – est passé à 773 en 2008.

Et contrairement à l'argument avancé par les opposants à une expérimentation dans l'Hexagone, l'installation de la salle de consommation de Bilbo n'a pas augmenté la consommation de drogues en tout genre dans le quartier. “Le nombre de consommateurs – 90 par jour en moyenne dans la salle – est le même qu'il y a neuf ans”, explique Jagoba Zaio, “certains sont partis, d'autres sont arrivés”. Pas d'afflux massif de consommateurs extérieurs au quartier non plus ou de revendeurs de drogues qui campent devant l'établissement : “85 % des personnes qui viennent à la salle sont des environs, il n'y a pas eu d'arrivée massive de consommateurs ou revendeurs. Avant la salle, ils consommaient dehors ou dans leurs appartements.”

Éviter “l'alarme sociale”

Ce point de vue est aujourd'hui largement partagé par les voisins de la salle de consommation. Mais tout n'a pas toujours été aussi simple. “Il a fallu évacuer les craintes”, revient le militant associatif de Munduko Medikuak. Un groupe de riverains réticents au projet, des conseillers municipaux craignant de choquer leur électorat, etc. : les promoteurs du projet ont dû avancer à tâtons pour implanter la salle aux portes du quartier San Francisco – haut lieu du deal de la consommation de drogue – au bord du Nerbioi et des quartiers de la vieille ville. “Nous avons organisé des visites des installations à Genève et surtout rencontré un par un tous les acteurs politiques pour leur expliquer la démarche.” Question de ne pas allumer “l'alarme sociale” et d'éviter “les postures populistes” sur un sujet qui peut rapidement déraper.

“Notre responsabilité est uniquement sanitaire”, n'a cessé de marteler Jagoba Zaio à ceux qui l'accusent de favoriser la consommation de drogue.

“Un bénéfice aussi pour la société”

“On regrette bien sûr que les gens se droguent,” relance le docteur Jean-Pierre Daulouède, président de l'association de prévention des risques Bizia à Bayonne qui a activement participé au projet de la salle de Bilbo (cf. encadré) : “nous sommes les mieux placés pour le regretter. Mais malgré tout le dispositif de soins, il y a des personnes qui en échappent. Une salle est donc nécessaire.” Pour J-P. Daulouède, le bénéfice pour les consommateurs est évident : on “leur permet d'échapper à la mort”. Mais “la société y trouve aussi son compte : la salle permet de réduire l'impact de la consommation à risque”.

Recréer le lien social

Pour ces consommateurs “qui souffrent de troubles physiques, sociaux, affectifs, addictologiques, psychologiques, etc.”, la salle de réduction des risques apparaît aussi comme une porte d'entrée en vue de recréer un lien social souvent inexistant. Dans la salle dite de réconfort, les toxicomanes peuvent boire, manger, discuter ou même se rapprocher des services sociaux. “Le tout en respectant un principe : on ne peut pas obliger le consommateur à accepter notre aide”, insiste Jagoba Zaio.

Bizia À Bayonne a participé à la création de la salle

La salle de consommation supervisée de Bilbo est en réalité un projet transfrontalier. C'est en effet grâce à la participation, aux côtés de Munduko Medikuak, de l'association Bizia, que le projet a pu être financé par des fonds européens.

Ayant auparavant développé plusieurs campagnes de réduction des risques en milieu festif, les antennes de Bilbo et Bayonne ont porté en commun le projet de salle de consommation dans la capitale de Bizkaia, le tout porté par le fonds commun Aquitaine-Euskadi et le financement européen Intereg 3. Au total, près de 600 000 euros qui ont permis au projet de se faire.

Le début de la collaboration entre les deux associations est parti de l'explosion du virus du sida dans les années 1990, plus particulièrement au Pays Basque. Cette importante diffusion du virus était notamment due en grande partie à la consommation de drogues par voie intraveineuse et aux échanges de seringues.

“La création d'une salle était alors devenue une évidence pour tous les experts”, explique Cyril Olaizola, membre de Bizia.

Bordeaux intéressé

La salle de Bilbo est depuis devenue au fil du temps un exemple, notamment pour les responsables politiques français.

En 2010, une délégation de députés et de maires d'une dizaine de villes a visité les locaux bilbotar.

Au mois de novembre dernier, c'est un groupe composé d'élus bordelais et de riverains qui s'est rendu sur place pour étudier la salle de réduction des risques.

“Alain Juppé est ouvert à l'expérimentation des salles”, confirme Jean-Pierre Daulouède, président de Bizia et qui dirige aussi un programme d'échange de seringues au centre de Bordeaux.

Un dispositif relativement répandu en Europe

Plus de 90 dans le monde. Le nombre de “salles de shoot” montre que le dispositif est relativement répandu. L'Europe fait d'ailleurs office de continent le plus avancé avec six pays sur huit dans le monde qui ont autorisé ces salles. Quatre-vingts des plus de 90 salles y sont concentrées.

La Suisse fait partie des précurseurs avec l'installation d'une première salle de shoots dès 1986. Aujourd'hui, elle en compte 13.

Les Pays-Bas (37 salles) et l'Allemagne (26 salles) sont en revanche en tête du classement du nombre de salles autorisées.

Outre le dispositif développé à Bilbo dans le quartier San Francisco, l'État espagnol a vu la création de six autres salles de shoot. Plus récemment, c'est le Parlement danois qui a donné son feu vert, le 25 juin 2012, à la création de ce type de salles. Le dispositif, qui a été inauguré par la mairie dans le quartier de la gare centrale de Copenhague, est d'ailleurs devenu le centre le plus fréquenté d'Europe. Quelque 250 bénévoles y accompagnent quotidiennement près de 300 visiteurs.

Le gouvernement français a, lui, donné son accord pour une première expérimentation dans le quartier de la gare du Nord à Paris.

Efficacité prouvée

Selon un rapport publié en juin 2012 par l'ONG International Drug Policy Consortium (IDPC), le nombre de morts par surdose a diminué et la transmission de virus comme le sida ou les hépatites se ralentit dans les villes où des salles ont vu le jour. En 2010, un rapport de l'Inserm soulignait que dans huit pays où elles existaient, ces salles avaient permis “une amélioration de la santé” des toxicomanes, une réduction des comportements à risque et une “pacification” de leurs quartiers d'implantation.

Source

Direct link to this page