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rue89.com, 15 avril 2011

Drogues : « Le gouvernement veut contrôler les chiffres »

Favorable aux salles de shoot, Jean-Michel Costes, ex-directeur de l'OFDT récemment évincé, dit avoir résisté à des pressions

Sociologue de formation, Jean-Michel Costes a fondé il y a quinze ans l'Observatoire des drogues et des toxicomanies (OFDT). Son mandat n'a pas été renouvelé, dénonce-t-il, « dans un contexte politique délicat, et des pressions de plus en plus fortes sur l'autonomie » de l'établissement public.

Jean-Michel Costes faisait notamment partie du groupe d'experts de l'Inserm s'étant prononcés en faveur de l'expérimentation des salles d'injections (dites « salles de shoot »), en opposition avec Etienne Apaire, président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue (Mildt). Jean-Michel Costes assure également avoir subi des pressions sur « l'interprétation des données » fournies par son observatoire.

Maria Poblete : Le gouvernement a mis fin à vos fonctions à la tête de cet établissement. Pourquoi ?

Jean-Michel Costes : Avant tout, rappelons que l'OFDT est financé par la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et les toxicomanies, qui est rattachée au Premier ministre. A sa création, au début des années 90, la volonté politique était de doter l'observatoire d'une pleine autonomie, de moyens, d'une équipe de travail et d'un collège scientifique qui soit en mesure de faire, en toute indépendance, et d'un point de vue scientifique, des états des lieux partagés par tous.

L'objectif est de donner des tendances, de publier des études sérieuses et documentées, crédibles, dans un domaine, la drogue, qui a toujours été très passionnel. Formellement, ce n'est pas le gouvernement qui m'a évincé de mon poste, c'est le conseil d'administration. Dans les faits, le conseil d'administration avalise les décisions de la Mildt, en l'occurrence de son président [Etienne Apaire, un proche de Nicolas Sarkozy, ndlr].

Mon mandat arrivait à échéance le 31 mars, j'ai sollicité un nouveau mandat et il m'a été refusé. Pour m'écarter, la Mildt a suivi une procédure de mise en concurrence, normale au demeurant. Mais la procédure s'apparentait à un simulacre, autant par la description du poste, qui n'a été ni soumise ni validée par le CA, que par le jury devant lequel je suis passé, composé par la Mildt sans la présence d'autres membres institutionnels de l'établissement.

Au fond, qu'aurait-on à vous reprocher ?

Depuis deux ans, les pressions s'exerçaient sur l'interprétation des données. Le président de la Mildt souhaite en prendre pleinement le contrôle. La décision de ne pas renouveler mon mandat vient achever un processus qui a vu l'annulation ou l'arrêt d'activités du collège scientifique.

Désormais, le président du collège scientifique ne sera plus élu par ses pairs mais désigné par le président de la Mildt. Le contrôle de la communication est un autre élément essentiel. Le président de la Mildt ne veut plus que l'observatoire communique directement et de manière autonome sur ses résultats et les tendances. Il souhaite contrôler les chiffres.

Qu'a-t-on essayé de vous faire dire ?

J'ai toujours refusé de coller aux éléments de langage de la Mildt. Je vous donne deux exemples. Je ne pouvais pas accepter que l'OFDT dise qu'il y ait une relation de cause à effet entre une volonté et une effectivité d'application de la loi et la baisse, pour un âge particulier, de la consommation de cannabis, baisse antérieure à cette volonté. Le plan du gouvernement a pour objectif la baisse de la consommation. Aussi, la question de l'interprétation des tendances est très sensible.

Certes, après une augmentation très régulière dans les années 90, la consommation de cannabis s'est stabilisée dans les années 2002/2003. En tant qu'expert, je ne peux pas associer directement une politique à une inversion de tendance, c'est plus compliqué que cela, et quand bien même, ce ne serait pas lié à la politique actuelle du gouvernement mais à une précédente !

L'autre désaccord est lié à ce qu'on appelle les salles de shoot ?

Oui, l'autre grand désaccord est lié aux salles de consommation supervisées, dispositif de réduction des risques pour des usagers de drogues très précarisés. On me demandait de me taire ou de couvrir le contraire de l'évidence scientifique.

Qu'elles ne soient pas souhaitables à un niveau politique est une chose, et ce n'est pas à moi d'en juger, mais on ne pouvait pas me faire dire qu'elles ne sont pas utiles puisque c'est le contraire de ce que l'expertise collective de l'Inserm à laquelle j'ai participé démontrait ! L'idéologie l'emporte sur la raison. C'est cette résistance que je paie aujourd'hui.

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