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lexpress.fr, 29 août 2012

Drogues : "Il est urgent d'expérimenter les salles de consommation !"

Alors que le député Le Guen relance le débat sur l'ouverture des salles de shoot, Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, et Pierre Chappard, coordinateur du Réseau Français de Réduction des risques, prennent la parole pour défendre l'utilité de ces lieux. 
 
La polémique sur les salles de consommation reprend. Aujourd'hui dans Le Parisien, Jean-Marie Le Guen, député et adjoint au maire de Paris chargé de la santé, demande au gouvernement d'autoriser les salles de consommation à moindre risque, comme s'y était engagé François Hollande. Cette idée est soutenue par des élus de terrain, à droite comme à gauche, (Paris, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg, Le Havre, Nancy, Nice...). Mais le précédent gouvernement les avait jugé "ni utile, ni souhaitable". 
 
Les salles de consommation à moindre risque existent dans huit pays, principalement européens (Suisse, Allemagne, Espagne, Norvège, Pays-Bas, Luxembourg, bientôt le Danemark), mais aussi anglo-saxons (Canada et Australie et bientôt le Québec). Elles sont d'abord des lieux d'accueil pour des usagers en grande précarité qui occupent l'espace public de nos grandes villes. Des exclus produits par la crise économique qui squattent et se regroupent dans les friches industrielles, près des gares, près des zones de transit. Elles leur permettent de consommer de manière digne et sécurisée, par voie injectable (héroïne, cocaïne) ou fumable (crack) des produits qu'ils ont achetés à l'extérieur. Elles sont également l'occasion de rencontrer des professionnels de santé - et de reconstruire un lien social. Actuellement, ces usagers consomment dans des caves, des parkings, des toilettes publiques, dans la rue. Ils sont rejetés aux marges de la cité et prennent des risques sanitaires importants. La réponse répressive, systématiquement utilisée ses dix dernières années, n'a fait que déplacer ce phénomène de quelques centaines de mètres. Ainsi, à Paris, la consommation de crack a migré de Stalingrad à Saint-Denis, en passant par tous les quartiers intermédiaires...pour revenir à Stalingrad en 2011. Depuis plus de dix ans, une scène ouverte d'usagers se situe ainsi entre la gare de l'est et du nord.
 
Les salles de shoot sont enfin un outil de médiation entre les habitants et les usagers
 
Les études sur les salles de consommation sont nombreuses et convergentes. L'Inserm en a fait un rapport dans son expertise collective sur la réduction des risques en 2010. Il est scientifiquement prouvé qu'elles permettent d'atteindre un public en grande précarité, exclu du dispositif socio-sanitaire. Elles réduisent les pratiques à risques de contaminations VIH et hépatite C, à l'heure ou l'épidémie d'hépatite C fait plus de 4 000 morts par an en France - dont la majorité sont des usagers de drogues. Elles diminuent les risques d'overdose, quand, depuis dix ans, celles-ci remontent en flèche et atteignent presque le niveau des années 80, alors même qu'on sait qu'elles sont sous-estimées d'au moins 30 %. Ces salles atténuent les nuisances liées à la consommation dans l'espace public: moins de matériel de consommation (y compris des seringues qui traînent), moins d'usagers qui consomment dans l'espace public. Elles sont enfin un outil de médiation entre les habitants et les usagers.
 
"L'échec de la politique centrée sur la répression" 

Il n'y a pas d'effets pervers connus aux salles de consommation. Les études ont montré qu'elles n'augmentaient ni la consommation dans la communauté, ni la consommation des usagers qui les fréquentent. Elles ne facilitent, ni n'incitent pas à la consommation. Encore mieux, ce sont des outils d'accès au soin, y compris de la dépendance, pour ces exclus des exclus. Quand la salle de Vancouver s'est installée, il y a eu une augmentation de demande de sevrage de plus de 30 % dans la ville.
 
Alors que les chiffres récents confirment l'échec d'une politique centrée sur la seule répression: alors que l'épidémie d'hépatite C continue ses ravages et que le nombre d'overdose remonte, l'association Safe, gérant du parc de distributeur de seringue parisien, vient d'alerter sur une augmentation de plus de 7% de la distribution de seringue à Paris au premier trimestre 2012. Et plus de 50% de l'activité a été réalisée à la Gare du Nord, une des principales scènes ouvertes de Paris. Les nouvelles analyses des fonds de seringues réalisées par Safe et l'université Paris Sud montrent que la cocaïne injectée, qui peut être dévastatrice, fait maintenant jeu égale avec l'héroïne. L'étude sur les eaux usées de 19 villes européenne montre que Paris est maintenant au dessus de la moyenne européenne de la consommation de cocaïne, contrairement à quelques années.
 
La politique répressive de ces dernières années n'a pu empêcher ce phénomène. Elle l'a même probablement aggravé, rejetant toujours plus les usagers dans la clandestinité, la marginalité et la prise de risque. Les acteurs du soin et de la réduction des risques n'en peuvent plus de jouer les supplétifs des forces de l'ordre lors des évacuations répétées et vaines des scènes ouvertes, chargés de prendre en charge les usagers, sans moyens supplémentaires, sans hébergement possible, sans salle de consommation.
 
"Les salles de consommation, un outil indispensable pour lutter contre la drogue" 

Nous savons que ces solutions peuvent choquer au premier abord, donnant l'impression de "baisser les bras". Mais pour nous, avec nos différences complémentaires, défendre les salles de consommation n'est pas contradictoire avec défendre une éducation préventive qui aide les adolescents à faire des choix, y compris celui d'une abstinence. Loin de tout dogmatisme, nous avons toujours soutenu que les salles de consommation ne sont ni une panacée ni une perversion, mais qu'elles sont un outil indispensable à la politique française des drogues. 
Devant l'urgence sanitaire et la longueur de mise en place de telles structures (choix d'implantation, concertation avec les habitants, les collectivités locales, les forces de l'ordre), il est temps que le gouvernement mette un pilote dans l'avion et nomme un ou une présidente de la MILDT qui pourra engager ce travail. 
 
Par Pierre Chappard, coordinateur du Réseau Français de Réduction des risques et Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction. 

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