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lexpress.org, 11 mars 2011

Baisse régulière du taux d’infection au VIH en C.-B.

Précurseur en matière de lutte contre le SIDA, le Dr Julio Montaner, reconnu mondialement pour ses travaux sur la maladie, est un fervent défenseur du centre d’injection Insite, ouvert en 2003 dans le Downtown Eastside à Vancouver. En dépit de la menace de fermeture brandie par le gouvernement fédéral, le coordinateur du programme de recherche sur le SIDA à l’hôpital Saint-Paul de Vancouver a prouvé avec ses équipes l’efficacité de la trithérapie sur les toxicomanes atteints du virus, faisant de la Colombie-Britannique un exemple en la matière.

LEP : De quelle façon s’est mise en place la stratégie de lutte contre le SIDA en Colombie-Britannique ?

J.M. : Nous avons commencé à travailler sur le virus du SIDA au début de l’épidémie dans les années 1980. Notre rôle a été fondamental dans ce qui allait devenir un traitement standard, le cocktail antirétroviral (aussi appelé trithérapie, ndlr). Il y avait, à la même époque, une augmentation du nombre de personnes qui contractaient le virus du SIDA à Vancouver. Cette population se trouvait principalement dans le Downtown Eastside. Après un travail épidémiologique, nous nous sommes aperçus qu’il s’agissait généralement de toxicomanes. S’ajoutait à cela une épidémie d’overdose. Une nouvelle approche était nécessaire, en plus du traditionnel plan éducation, prévention et couverture sociale. Objectif : résoudre ces problèmes et aider ces personnes déconnectées du système de santé publique.

LEP : Est-ce dans ce contexte qu’Insite, le centre d’injection supervisé, est né ?

J.M. : En effet, nous avons compris qu’un individu qui est intoxiqué ne va pas s’arrêter du jour au lendemain. Le centre d’injection supervisé a été ouvert à titre expérimental. Notre groupe était responsable de surveiller de façon indépendante le fonctionnement de ce centre. Les usagers avaient désormais l’opportunité de rencontrer des conseillers. En cas d’overdose, le personnel médical déjà sur place pouvait réagir immédiatement, ce qui n’était pas le cas dans une rue isolée où l’ambulance n’arrivait pas forcément à temps. Le nombre d’overdoses a nettement baissé, ainsi que le nombre de personnes admises aux urgences. Ce centre a aussi permis de réduire les pratiques dangereuses liées à l’absorption de drogue par injection. En plus de cela, les toxicomanes qui décident d’arrêter tiennent le coup plus longtemps.

LEP : Ce centre d’injection peut-il inciter à se droguer comme le font valoir les opposants d’Insite ?

J.M. : Notre idée n’est pas d’encourager la consommation de drogue, loin de là, nous ne pouvons simplement pas ignorer le problème. C’est une pratique très répandue dans notre communauté. Au lieu de stigmatiser et de persécuter les usagers, nous créons un environnement pour les aider. De cette façon, ils peuvent plus facilement se rendre en centre de désintoxication et arrêter lorsqu’ils sont prêts.

Les résultats sont bons pour eux comme pour la communauté. S’injecter des drogues est un acte dangereux en soi, il l’est davantage lorsque les toxicomanes partagent des aiguilles non stérilisées, c’est d’ailleurs la principale cause de transmission du VIH parmi les utilisateurs de drogues injectables.

LEP : Qu’en est-il de la baisse du taux de séropositivité parmi cette population à risque ?

J.M. : En plus d’endormir le virus et de renforcer le système immunitaire, nous nous sommes aperçus que la trithérapie permettait de diminuer le nombre de diagnostics de la maladie. Les résultats que nous avons publiés dans la revue Lancet l’été dernier sont clairs : plus nous traitons de personnes infectées par le VIH en Colombie-Britannique, plus le nombre de malades et de morts baisse. « Entre 1996 à 2009 le nombre de Britanno-Colombiens prenant des médicaments a sextuplé si bien que le nombre annuel de nouvelles infections a chuté de 52 %. » Cette baisse intervient surtout chez les consommateurs de drogues par injection.

LEP : Les usagers atteints du SIDA sont-ils dans l’obligation de prendre un traitement médicamenteux ?

J.M. : Non, ils n’en ont pas l’obligation, nous leur proposons simplement un environnement sûr pour les injections. Les traitements médicamenteux sont gratuits et disponibles partout dans la province. Vous pouvez les obtenir dans une clinique ou sur demande à votre domicile. Nous nous sommes démenés pour qu’ils soient facilement accessibles.

LEP : La proximité avec un centre de désintoxication est-elle opportune ?

J.M. : Récemment et en dépit du gouvernement fédéral qui cherche à fermer le centre d’injection, nous avons créé de nouveaux centres d’aide pour les toxicomanes. Onsite est l’un d’entre eux. Si les usagers d’Insite veulent décrocher, ils peuvent être directement pris en main. Lorsqu’ils veulent arrêter, ils sont généralement dans un état d’extrême vulnérabilité et peuvent rapidement changer d’avis. La proximité permet d’agir rapidement, sans attendre. Dès qu’ils sont stables, nous nous arrangeons pour les envoyer dans un autre centre, éloigné de toute tentation. Ils peuvent, évidemment, avoir envie de descendre l’escalier mais nous avons prouvé que le centre d’injection supervisé augmente les chances de désintoxication, en plus de garder les toxicomanes en bonne santé ce qui est important.

LEP : Insite est l’unique centre d’injection en Amérique du Nord, pensez-vous qu’il puisse être un aimant à toxicomanes ?

J.M. : Je ne pense pas. Il faut avoir une sacrée volonté, que vous soyez du Québec ou d’Ontario, pour immigrer dans le Downtown Eastside, le quartier le plus pauvre du pays.

LEP : Vos résultats, encourageants d’après plusieurs études scientifiques, ont-ils donné des idées à d’autres villes ?

J.M. : Lors de la conférence internationale sur le SIDA à Vienne, l’été dernier, nous avons appelé à la  dépénalisation de l’utilisation de drogues illicites et au renouvellement de l’engagement politique pour réduire les idées reçues sur les drogues. Victoria, Toronto et Vancouver ont formellement adopté la Déclaration de Vienne. Nous avons maintenant besoin de partenaires au niveau fédéral pour s’assurer que ce texte ne soit pas un simple bout de papier. Des personnes de l’Ontario et des États-Unis sont venues et ont exprimé leur souhait d’avoir des programmes similaires. Il leur manque à ce jour le soutien du gouvernement fédéral.

LEP : Ottawa ne semble pas vous entendre, la Cour suprême doit se pencher en mai prochain sur l’autorisation de maintenir le site. Pensez-vous qu’Insite restera ouvert malgré tout ?

J.M. : Le gouvernement fédéral a été très négatif à l’inverse du gouvernement provincial qui nous a toujours soutenus… Il a compris qu’au final nous faisons des économies, avec ce programme.

Offrir des services de traitement, notamment du VIH, est une bonne chose pour le patient, la santé publique et l’argent du contribuable. La Colombie-Britannique continue d’être le chef de file des Nations-Unies en matière de lutte contre le SIDA. Elle a été l’unique province à montrer une baisse régulière du taux d’infection année après année, contrairement à toute autre juridiction dans le pays.

J’ai du mal à croire que la population acceptera la fermeture d’Insite. Le gouvernement fédéral doit changer d’idée ou nous devons changer de gouvernement.

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